France et Place

J’ai d’abord découvert la France dans les livres, grâce à la place que ses écrivains, jonglant avec la féérie des paysages et la volupté de la langue, occupent dans le ciel des idées.

En foulant le sol de France le 15 août 1982, ma première sensation fut un inhabituel et long tressaillement. J’avais froid. La température était pourtant de 22° mais le thermomètre, à Douala que je venais de quitter, indiquait près du double. En sortant de l’aérogare d’Orly, j’avais eu l’impression que chaque mètre carré de terre avait été visité par la main de l’homme, retourné et macadamisé. Cherchant désespérément à apercevoir la couleur de la terre et questionnant mon frère aîné, je voulus savoir si elle était de sable, semblable à Douala, ou de latérite comme à Bafoussam ou à Yaoundé. Guy me parlait, mais mes yeux ne roulaient que sur les immeubles, leurs moulures de stuc, leurs dômes à l’or fin, en ardoise, en cuivre, en tuile ou en bardeau me foudroyant de leur splendeur suffocante. M’étourdissaient aussi la largeur des avenues et le vrombissement des autos. Rapides et disciplinées, elles s’écoulaient sans heurts, les conducteurs semblant reliés par des codes muets et des anges gardiens invisibles. Les embouteillages ne provoquaient nul recours au klaxon si commun à l’automobiliste camerounais. Ici, on roulait sans se toiser, clignotant sagement pour virer à droite ou à gauche, et, ô stupeur, on s’arrêtait même aux feux rouges !

C’est en hochant fébrilement la tête, comme si j’acquiesçais à une parole me contant les illuminations perpétuelles de Paris, que j’avais continué à découvrir, ébahi, les bâtiments haussmanniens, les monuments du Louvre, les colonnades du palais Royal, les imposantes façades du Panthéon, de la Conciergerie, de Notre Dame et de la Sorbonne. Puis, ce furent les Champs Elysées ! Par la place de la Concorde, se présenta à moi l’avenue à voir absolument aux premières heures d’une vie parisienne.
J’ai aimé nombre de villes et de places en France. La place Vendôme et celle de Catalogne à Paris, le cours d’Estienne d’Orves à Marseille comme la place Stanislas à Nancy. J’adore flâner place de l’Horloge à Nîmes ou place du marché aux herbes à Uzès. La place est en effet un lieu précieux : celui de tous. C’est d’ailleurs de place qu’il s’agit pour être membre d’une famille, d’une nation, d’une ville, d’un lieu. C’est la place qui rend visible ou son absence qui contraint à raser les murs. C’est la place que l’on occupe et non le mur qu’on tient qui nous rend acteurs, audibles et auditeurs d’une musique d’ensemble.
J’ai appris à désaimer certaines lectures de l’adolescence ou à relativiser la grandeur des icones telles Voltaire le pourfendeur de l’injustice. L’auteur du Traité sur la tolérance ne fut pas prompt à fustiger l’esclavage au nom des inclinations irréductibles au bénéfice des droits fondamentaux.

C’est en Gascogne, dans le Gers, que j’ai le plus entendu une musique des enveloppements capiteux. Elle sourd des voix de légende. Terre des mamelons aux rondeurs apaisantes, j’ai adoré ce pays-là et forcé souvent le pas, à la parisienne, pour courir m’y ressourcer. On y trouve des couleurs nues, pures merveilles de la nature. Allez savoir pourquoi, mais elles me font penser au poème de Senghor s’écriant :
« Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté !
J’ai grandi à ton ombre ; la douceur de tes mains bandait mes yeux… »


 

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